LES JEUX VIDÉO ONT LEUR PLACE DANS UN COURS D'HISTOIRE !

14h. Chaleur étouffante. Des mains moites agrippent des stylos qui s’agitent de gauche à droite. Les paupières se ferment à demi. L’enseignant s’interrompt. À l’heure de la digestion, la prise de la Bastille est le cadet de leurs soucis. Soudain, il repense à la soirée de la veille. « Assassin’s Creed ». Le nom flotte dans la classe et tous se redressent, intrigués. Aurait-il trouvé le mot magique pour faire aimer l’Histoire à ses élèves ?

« Faire un jeu historique, ça n’a aucun sens. »

Les jeux vidéo historiques passionnent et ne manquent pas – le site HistoriaGames en recense précisément 233, sans compter les 16 épisodes de Total War. Pourtant, aussi contradictoire que cela puisse paraître, William BROU, enseignant avec des jeux vidéo et Youtubeur, nous l’affirme : le jeu historique n’existe pas !

Par définition, un jeu vidéo doit permettre au joueur de prendre des décisions qui produisent un impact sur le déroulement du jeu. Sinon… c’est un film ! Or, la machine à remonter le temps n’ayant pas encore été inventée, le passé reste parfaitement immuable.

« Faire un jeu historique, ça n’a aucun sens parce qu’on ne peut pas jouer avec l’Histoire : elle est écrite. »

Tous les jeux dits « historiques » comportent donc une part de fiction, ne serait-ce que pour laisser au joueur la possibilité de construire sa propre aventure. Pourtant, cela n’empêche pas William BROU de les utiliser en classe comme support d’enseignement. Le contexte spatio-temporel du jeu, les notions qu’il introduit ou les événements qui y sont relatés constituent autant d’outils sur lesquels il s’appuie pour présenter les époques et les événements sous un nouvel angle. On montre bien Un long dimanche de fiançailles pour illustrer le cours sur la Première Guerre mondiale, pourquoi ne pas se saisir d’autres créations « réalistes » comme Battlefield 1 et sortir la PS4 ?

Manette en main, quel plaisir de suivre un cours ! Mais apprend-on vraiment ? Si réalité et fiction sont mêlées, ne risque-t-on pas de confondre le vrai et le faux ? Même si le professeur prend le temps d’analyser la véracité de chaque fait, il ne peut pas contrôler ce que les élèves retiennent. Alors, à quoi bon jouer avec l’Histoire ?

« Il faut outiller les élèves ! »

Jetons un coup d’œil à ce que prévoit l’Éducation Nationale. L’enseignement de l’Histoire est pensé sur les trois cycles scolaires (primaire, collège, lycée) comme un éternel recommencement. Les enseignants s’appuient sur les bases acquises précédemment pour approfondir les sujets. On n’apprend pas dès le CM2 comment se sont formés les régimes totalitaires du XXe siècle !

Si je vous dis 1957, vous répondez… Traité de Rome ! Bien répondu ? C’est l’une des dates que vous avez probablement dû apprendre pour le brevet des collèges, puis redécouvertes au lycée. Les dates, le grand amour des élèves ! Un amour bien vite oublié… Si ces nombres servent de balises chronologiques, la succession de points sur la frise ne suffit cependant pas à faire l’Histoire.

« L’Histoire n’existe que si on la raconte », explique William BROU. Or, un récit sans biais n’existe pas (par exemple, les “Barbares” qui ont envahi l’Empire romain n’étaient pas tout à fait les sauvages illettrés qu’on nous décrit…). Les médias en débordent ! Ces manières mêmes de présenter l’Histoire sont passionnantes, car elles traduisent des modes de pensée propres à une époque, mais elles constituent aussi un danger pour ceux qui y sont aveugles. Développer son esprit critique est devenu une qualité essentielle tant pour comprendre le passé que pour s’orienter dans le flot présent d’informations et construire le futur.

Ainsi, le développement de l’esprit critique est défini comme une mission cœur de l’Éducation Nationale et passe notamment par l’analyse d’œuvres historiques. Savoir démêler la fiction et la réalité n’est pas inné : ça s’apprend !

Sachant que les jeunes joueront dans tous les cas aux jeux vidéo, « est-ce qu’ils vont croire le jeu qui leur apporte du plaisir ou le prof chiant ? » Pour William BROU, l’essentiel est là : donner les clés de lecture pour apprendre à discerner le vrai du faux, ou au moins à se poser les bonnes questions. C’est précisément pour cela qu’intégrer l’analyse des médias en classe est si précieux ! « Si on ne le fait pas à l’école, qui le fera ? »

Dans notre échange aujourd’hui, William BROU nous explique comment il allie Histoire et jeux vidéo en classe avec ses élèves et avec quels résultats !

En jeu, les enfants commencent par apprendre les grands repères chronologiques essentiels pour se repérer dans l’Histoire. Mais ça ne s’arrête pas là ! Notre ambition à terme est également de les plonger en situation d’historiens afin d’exercer leur esprit critique et leur compréhension de certains événements de notre passé.